[F.08.] Société d'études et de relations publiques (Serp) [1963-2000]

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Active jusqu'en 2000, la Société d'études et de relations publiques (Serp) est fondée en février 1963 par Jean-Marie Le Pen, Léon Gaultier, Philippe Marçais, Pierre Durand et quelques autres de leurs amis. Tous sont nostalgiques de l'Algérie française et actifs dans les cercles d'une extrême-droite en crise au lendemain de l'indépendance algérienne, alors que se tiennent les procès de membres de l'Organisation armée secrète (OAS) dont ils sont, pour certains, proches.

Fondée pour donner un travail à l'ancien député Le Pen, tout juste défait, l'entreprise tente d'abord d'exercer dans le domaine des relations publiques mais s'y trouve en échec. Pierre Durand vend alors avec succès le stock d'un disque portant l'enregistrement clandestin et encore chaud d'un des procès de l'OAS : la plaidoirie de Jean-Louis Tixier-Vignancour pour le chef de l'OAS Salan. Constatant qu'il est possible de gagner de l'argent grâce à des documents sonores d'actualité ou d'histoire tout en défendant sa cause politique, Le Pen fait de la Serp une maison de disques. Elle diffuse dans un premier temps des albums utiles à soutenir les nostalgiques de l'Algérie française, puis diversifie son offre et s'adresse à différentes chapelles de l'extrême-droite. Ses disques proposent des documents historiques sonores, de la musique, et des commentaires parlés souvent écrits et enregistrés par Le Pen ou Durand. Jean-Marie Le Pen dirige l'entreprise et participe activement à la conception de son catalogue jusqu'au milieu des années 1980. Ensuite, toujours présent mais en retrait, il laisse sa direction au catholique traditionnaliste Paul Robert, à qui succède Marie-Caroline Le Pen, la fille ainée de Jean-Marie Le Pen, en 1992.

Le catalogue de la Serp est structuré en deux grandes séries, "Hommes et Faits du XXe siècle" (HF) et "Musiques et chants" (MC). La série HF propose surtout des discours de leaders politiques français et européens, très souvent d'extrême-droite, et des disques aux thématiques historiques très marquées par les totalitarismes et les mouvements nationalistes de l'entre-deux-guerres, et la Seconde Guerre mondiale. La musique y est également très présente. La série MC propose des disques à dominante musicale, renseignant d'abord les traditions musicales militaires des armées françaises et étrangères. Elle s'ouvre dans les années 1980 à la chanson royaliste ou identitaire contemporaine, puis, dans les années 1990 et sous l'impulsion de la mégretiste Marie-Caroline Le Pen, au rock identitaire français.

Revendiquée comme une entreprise apolitique par Le Pen, la Serp produit une propagande sonore indirecte, qui valorise rarement un homme ou une formation politique, mais vise plutôt à créer des conditions favorables au développement de l'extrême droite en France. Pour ce faire, l'entreprise constitue avec la série HF un ensemble de leçons sonores d'histoire présentées comme impartiales et objectives, mais révisant des consensus historiques tels que l'extermination des juifs d'Europe, la culpabilité de Philippe Pétain et de Pierre Laval, ou la brutalité de l'arrivée au pouvoir d'Adolf Hitler. La Serp documente également le mouvement royaliste français en le glorifiant, mettant l'accent sur l'Action française des années 1930 et réutilisant pour l'occasion quelques enregistrements des Disques Hébertot. La série MC, bien que tournée progressivement vers la production contemporaine, fonctionne d'une façon similaire.

Par ailleurs, la propagande diffusée par les albums de la Serp sont camouflés en leçons d'histoire ou de culture musicale grâce à l'exploitation simultanée des dimensions sonore, visuelle et littéraire de l'album discographique : le son du disque, les illustrations, les informations, et les textes de présentations exposés par la pochette s'articulent ensemble pour former un objet sonore et visuel tout politique. La Serp exploite donc l'album comme un support "multimédia" en fractionnant sa puissance politique dans ses différentes dimensions. Elle peut ainsi diffuser l'écriture militante de l'histoire pratiquée alors à l'extrême-droite, justifiant son caractère révisionniste, voire négationniste, par la "liberté d'esprit" de ses concepteurs. Cette stratégie fait passer auprès d'un public limité la Serp pour une entreprise apolitique, pluraliste et pédagogique, bien qu'elle soit alors la seule en France à proposer d'entendre autant Pétain, Mussolini, Hitler, Henriot, Laval et bien d'autres. Elle a toutefois ses limites : la société civile dénonce plus d'une fois les activités éditoriales de l'entreprise.

En 1968, la maison de disques et son patron sont condamnés pour "apologie de crime de guerre" pour l'édition de "Le IIIe Reich vol. 1 : Voix et chants de la révolution allemande". La Serp, qui n'est probablement pas très rentable, est ainsi mise en danger par sa vocation propagandiste. Le Pen équilibre dès lors son catalogue en publiant des disques dont les thématiques sont de gauche (chants anarchistes, discours de Léon Blum ou de Lénine, chants du Front populaire), et doivent démentir son antisémitisme supposé (une histoire sonore d'Israël), ou affirmer son pluralisme (discours de Charles de Gaulle, Georges Pompidou, Valéry Giscard d'Estaing, François Mitterrand…). Tous ces disques correspondent cependant à des opportunités commerciales (décès de De Gaulle ou de Pompidou, anniversaires du Front Populaire ou du décès de Blum), ou aux gouts personnels de Le Pen (intérêt pour l'anarchisme, respect pour l'État d'Israël et son armée, passion pour l'art oratoire). Leurs thématiques sont enfin, pour certaines, abordées sous un angle idéologique affirmé : l'anarchisme de gauche est rapproché de l'anarchisme de droite et de l'activisme de l'OAS ; la destruction des juifs d'Europe n'est jamais évoquée dans l'histoire sonore d'Israël. La stratégie de normalisation par équilibrage et dilution à laquelle servent tous ces disques en mobilisent encore d'autres qui seront indiqués dans les collections renseignant le catalogue de la Serp. Cette stratégie préventive permet probablement à la Serp d'exister sans trop d'encombres jusqu'en 2000.

À partir du début des années 1970, l'entreprise est un relai pour le Front national (FN). Avant de produire du matériel de propagande ou de servir la politique culturelle du parti dans les années 1990, elle possède déjà, dès la fin des années 1960, un catalogue représentant la maison commune de différents cercles de l'extrême-droite française. Les sons, les discours, les chants et musiques (militaires) du collaborationnisme, du nationalisme, du colonialisme, ou du royalisme cohabitent avec ceux du franquisme, du fascisme et du nazisme. Le catalogue de la Serp représente le rassemblement des tendances de l'extrême droite que Le Pen souhaite réaliser pour faire exister cette dernière dans le jeu de la démocratie française. Après la création du FN, le catalogue Serp est utilisé pour relayer ou amplifier certaines tendances nouvelles ou certains choix stratégiques du parti. Dans les années 1970 et 1980, le catholicisme traditionnaliste y gagne sa place en même temps que sa présence devient plus importante au sein du FN. Dans les années 1990, Bruno Mégret souhaitant rajeunir l'effectif militant frontiste, il met en place une politique culturelle s'appuyant sur le rock identitaire français, dont la Serp produit ou distribue les enregistrements de certains des groupes.

Si son association plus ou moins productive au FN lui permet de survivre, notamment quand l'entreprise sert de société de production audiovisuelle au parti au cours des années 1990, elle lui est fatale quand Bruno Mégret tente d'évincer Jean-Marie Le Pen de la présidence du FN en 1999. Marie-Caroline Le Pen dirigeant la Serp et soutenant Mégret, elle en fait un relai de la politique mégretiste et se brouille durablement avec son père. La maison de disques ne survit pas à ce drame familial. Par son ampleur et ses différentes articulations politiques, dont la plupart n'ont pas été évoquées dans cette présentation, le catalogue Serp reste aujourd'hui un cas unique pour l'extrême-droite française.

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